Ce post sera consacré à ces deux piliers de la littérature occidentale du 17ème siècle à nos jours, j'ai nommé le personnage de Faust , thème de ce superbe blog, et Don Juan, qu'il n'est pas
franchement utile de présenter ( vu qu'en plus je vais en parler longuement ci-dessous ).
Johannes, Juan ... drôle de hasard, quoique le prénom Jean soit très répandu finalement. " ... son nom était Jean. Il vint pour témoigner ... Celui-là n'était
pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière. " Jean, 1 6-8
Que dire de J.F. et de D.J. ( pas mal, les initiales ... ) ? Pourquoi parler des deux en même temps ? Parce qu'ils ont des choses en commun d'abord - mis à part leur place de mythe, visité et
revisité, dans la littérature européenne.
Pratiquement, j'aurais bien voulu vous faire un tableau, mais je ne sais pas faire cela dans mon blog. Essayez d'imaginer.
Donc, quoi de commun entre Johannes Faust, le vieil allemand poussiéreux et Don Juan, le jeune espagnol flamboyant ( çà fait un peu poncifs éculés ...)? Tous deux se sont égarés. Tous deux se sont révoltés contre Dieu. Chez ces deux êtres existe un immense besoin de spirituel ( qui existe en chacun de nous en vérité ).Ils ont chacun
recherché Dieu à leur manière. Dans les deux cas, il y aura intervention du Ciel. Ces deux mythes enseignent que Dieu ne sera pas indifférent aux actions des hommes.
Mais la ressemblance s'arrête là. En faisant le comparatif, on a l'impression que J.F. et D.J. sont comme le yin et le yang, le feu et la glace, la lumière et les ténèbres, alternativement.
Johannes Faust est un croyant sincère, mais désespéré. Don Juan, un agnostique, et non un athée, qui cherche désespérement Dieu.
Je mets fin tout de suite à la controverse. Agnostique ou croyant, Don Juan, pas athée, vous êtes sûr ? Lisons Molière. Quand Sganarelle ( son valet ) lui demande s'il croit au Ciel, il répond :
Laissons cela. Quand on l'interroge sur l'Enfer, il dit Eh ! et sur le Diable Oui, oui. Pour ce qui est de l'autre vie, il n'est guère plus dissert : Ah, ah, ah. ( avec des répliques pareilles, il
pourrait passer chez Thierry Ardisson, pas chez Bernard Pivot ).
Dans l'acte I, scène 2, nous lisons : " C'est une affaire entre le Ciel et moi. " Pourquoi parler du Ciel si l'on n'y croit pas ? Pourquoi ne dit-il
jamais Dieu n'existe pas ? ( je sais, c'est à cause de la censure du temps de Molière ).Pourquoi tant de provocations ? Passeriez-vous du temps à insulter Dieu s'il n'existait pas pour vous?
Pourquoi tant d'énergie à défier ce en quoi il ne croirait pas ? Cependant, on voit que D.J. doute de Dieu, car celui-ci ne se manifeste pas dans un premier temps. Il élude toutes questions sur
le sujet car, au fond de son coeur, il n'a pas de certitudes. Il veut voir. Il met littéralement Dieu à l'épreuve ( Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu - Tentation de Jésus dans le désert, évangile selon Saint Matthieu ).
Je ferme la parenthèse et continue.
J.F. est un idéaliste. D.J. est un matérialiste.
JF. se révolte indirectement contre Dieu, en voulant se suicider, puis en signant un pacte avec le Diable. Il attend trop du Ciel, d'où son désenchantement, son désespoir. Il recherche le
bonheur, et pense d'abord que le Diable saura lui apporter ce que Dieu ne lui a pas donné. Il ne veut pas vraiment attirer le courroux divin. Il est pécheur malgré lui, trompé par Lucifer.
D.J. se révolte directement contre Dieu, sans intermédiaire. Il le défie en permanence, éprouvant une grande jouissance dans la transgression. Il n'attend rien du Ciel. Il recherche Dieu
inconsciemment. Tel un enfant souhaitant à attirer l'attention de ses parents par ses sottises ( la colère paraissant plus souhaitable que l'indifférence ), D.J. attend un châtiment qu'il pense
improbable. Il est un pécheur volontaire et endurci.
J.F. ne blasphème jamais.Il est respectueux de la religion. D.J., blasphème en permanence, il est irrévérent. Il s'oppose.
J.F. est un universitaire, bourgeois et érudit, dont l'éloquence est surtout au service de la science. Au delà de son arrogance, il est sensible et délicat. Il est d'un physique quelconque. On ne
lui connait pas de conquête féminine avant Marguerite. Son désir pour la dame de ses rêves laissera la place à l'Amour véritable. Cette découverte de l'Amour ouvrira son coeur à Dieu, ce qui le
sauvera. Il se libère dans l'amour.
D.J. est un noble seigneur, dont l'éloquence est surtout au service de la séduction. Il est de bel allure. C'est un libertin, hédoniste, infidèle, finalement vulgaire dans ses actes.Il est
arrogant, parfois violent si on lui résiste. Il cherche à séduire ( souvent avec succès ) toutes les femmes qu'il rencontre. Son désir n'appelle que le désir. La sécheresse de son coeur le
conduira à l'anéantissement. Il se libère dans la mort.
J.F. est un être tourné vers la spiritualité. Homme aux préoccupations métaphysiques, il s'élève dans la joie.
D.J. est un être détourné de la spiritualité. Homme laissant libre cours à ses instincts, il prend plaisir à redescendre.
J.F. met son intelligence au service de la Connaissance, puis de l'Autre ( Marguerite ).
D.J. emploie son intelligence égoïstement, ainsi qu'à faire le mal. Peut-on encore parler d'esprit devant tant de perversion ( je pense que la véritable intelligence consiste à faire le bien, ce
qui est d'ailleurs logique dans l'intérêt de l'individu lui-même )?
J.F. est malheureux. Il reconnaît son désespoir, admet son erreur, se repend et trouve finalement le pardon de Dieu.
D.J. est malheureux. Il est dans le déni de son désespoir, il persiste dans son erreur, écarte tout repentir, et meurt foudroyé par le Ciel.
J.F. subit sa vie. Il est comme un pion sur l'échiquier ( objet d'un pari entre le Lucifer et les Archanges ). Il veut au début de l'histoire mettre fin à ses jours ( c'est le Diable qui
l'empêche de commettre l'irréparable ! ). En dernier lieu, le Ciel lui offre une seconde chance par son intervention, le sauvant des griffes de l'ange de la Terre ( Lucifer ) : en quelque sorte,
une nouvelle vie, récompense d'un homme qui a retrouvé l'espoir en Dieu.
D.J. a choisi sa vie. Il paraît parfaitement maîtriser son existence. Il profite de la vie chaque jour ( du moins, il lui semble ). Le Ciel met fin à ses jours et par là-même à ses actions : la
mort est au bout du chemin, châtiment d'un homme qui n'a jamais placé d'espoir en Dieu.
J.F. veut faire le bien. L'enfer étant pavé de bonnes intentions, il pèche par naïveté. Orgueilleux, ce qui manque de causer sa chute, il ne persiste pas dans cette voie.
D.J. veut faire le mal ( ainsi que ses moindres désirs ). Il pèche par volonté de provoquer les hommes et le Ciel. Orgueilleux, ce qui provoque sa chute ( comme Lucifer du reste en qui il ne
croit pas ) il persiste jusqu'au bout dans l'erreur.
J.F. est tenté par le Diable. Il sera pardonné. La leçon de Faust est que l'espérance est le salut des hommes.
D.J. est tenté par le Ciel. Il sera damné. La leçon de Dom Juan est que l'homme impie sera anéanti. Ainsi s'exprimera la statue du commandeur : " Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvre un chemin à sa foudre. "
J.F. représente très bien l'homme ordinaire. Bien sûr, c'est un érudit, mais il ne peut pas avoir que des défauts. A un moment donné, il fait un mauvais choix, qu'il regrette plus tard. L'erreur
n'est-elle pas humaine ? En fin de compte, il m'est tout à fait sympathique.
D.J. représente plutôt le héros de roman, version perverse. Belle allure, fort, bien bâti, adroit au combat, séduisant, toutes les femmes tombent dans ses bras - genre James Bond . Noble, riche -
genre le Bachelor . Instruit, beau parleur - genre Johannes Faust, la jeunesse et la beauté en plus .
Vous arriveriez à vous identifier à lui, vous ( si c'est le cas, vous n'êtes pas ma tasse de thé ) ? Vous auriez envie de lui ressembler ( même si vous êtes un homme et que vous n'avez aucun
succès avec la gente féminine ) ? Il a trop d'atouts dans son jeu pour être crédible. Il fait en permanence le mauvais choix, qu'il ne regrette jamais - d'ailleurs, il meurt de son aveuglement (
autre forme de bêtise ). Comme tu l'auras compris, ami lecteur, il m'est tout à fait antipathique.
OK, je reconnais, Johannes Faust, comme Don Juan, a un petit côté prétencieux ( mais il s'arrange à la fin ). Toutefois, je trouve que, pour employer un mot d'aujourd'hui, D.J. fait
vraiment beauf ( ne recopiez ce mot dans vos dissertations pour l'agrégation ), alors que Johannes Faust est un chic type au fond ( ne le recopiez pas non plus dans vos commentaires de
texte au bac de français ). Concernant la comparaison plate que j'ai faite plus haut Don Juan-Lucifer, il n'est que très réduite. Don Juan, qui ne nie pas, encore une fois, l'existence de Dieu,
se dresse contre lui, seul être qu'il pense être à sa hauteur, rejoignant ainsi dans son arrogance et dans sa révolte l'archange de lumière. Sauf que voilà, Dieu a précipité Lucifer sur la terre,
lui accordant quelques temps pour tenter de démontrer la justesse douteuse de son choix , tandis qu'il a réduit directement en cendres l'homme imbu de sa personne qui a cru pouvoir le défier.
Quant au Diable ... même si l'enfer existait, il ne voudrait pas d'un pareil abruti à son service. Enfin, c'est mon avis.
Question psychanalyse ( bien que je ne sois pas très psychanalyse et que je trouve que Freud aurait profité de sa science ), on pourrait ajouter que Don Juan puise son Désir dans la transgression
( problème avec la figure paternelle, d'où son rapport houleux avec Dieu le Père ? ), accuse des problèmes affectifs - il est incapable d'attachement ( problème avec la figure de la mère ? ) ce
qui fait qu'il collectionne les aventures, sans jamais étancher sa soif, sans jamais trouver réellemnt de satisfaction ( problème d'ordre sexuel ). Enfance malheureuse ? Personnalité
déséquilibrée en tout cas. Si quelqu'un a un meilleur diagnostic...
Bref, de nos deux héros romantiques, c'est bien Johannes Faust que je préfére.
Je vois d'ici certains s'écrier : oui, mais quel courage de défier Dieu, de refuser le Ciel ... ect ... Oui, il a autant de courage que la personne qui se place sur les rails face au train
à l'approche, en espérant pouvoir l'arrêter de sa main. Il est inconscient.
D'autres diront : quel héros, il a préféré mourir que de renoncer à ce en quoi il croyait ... Comme on dit par chez moi, il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Il est borné. Son
obstination est funeste.
Puis d'aucuns ajouteront : c'est son choix, pourquoi pas ? Oui, nous sommes libres. Libres de faire des choses idiotes et ridicules. Dans ce cas, ne me demandez pas de reconnaître en Don Juan un
modèle.
Enfin, les plus courageux d'entre vous, qui lisent tous mes posts jusqu'au bout objecteront : oui mais vous avez cité Bernard Shaw, comme quoi il est peut-être plus intéressant d'être anéanti que
de vivre éternellement dans un paradis ennuyeux. Ceci est une autre histoire - susceptible de faire s'écrouler tout l'édifice du christianisme . Je ne suis pas à une contradiction près ( comme
toute femme qui se respecte ). Quand penses-tu, ami lecteur ?
Maintenant que j'ai démoli Don Juan, il ne me reste plus qu'à recadrer sur Johannes Faust ... La suite au prochain post.